
Dr. Bentalha : Fragilité et tensions de l’Algérie
Depuis l’indépendance de l’Algérie son comportement régional, notamment à l’égard du Maroc, suscite des interrogations récurrentes.
Au lieu de constituer un levier d’intégration maghrébine, leurs relations se caractérisent par une tension chronique : frontières fermées, crises diplomatiques répétées, confrontations indirectes et absence quasi totale d’horizon de coopération stable.
Au fil des décennies, ce « mauvais voisinage » est apparu comme une constante plutôt que comme le simple produit de choix politiques conjoncturels. Or réduire cette dynamique à la politique quotidienne ou aux différends diplomatiques demeure insuffisant : comprendre cette trajectoire suppose de poser une question plus fondamentale : s’agit-il d’une succession de décisions circonstancielles, ou bien de l’expression d’une structure étatique façonnée dans des conditions historiques ayant inscrit sa relation à l’environnement régional dans une logique distincte de celle d’une coopération ordinaire ?
Cet article part de l’hypothèse que la politique extérieure de l’Algérie ne peut être dissociée des conditions mêmes de formation de l’État et de la nature du corps politique né dans un contexte colonial particulier.
L’histoire politique comparée montre que les États ne se constituent pas tous selon les mêmes modalités ni avec les mêmes conditions de stabilité : entre des États issus d’un long processus d’accumulation sociale et institutionnelle et d’autres formés d’un seul coup dans des circonstances exceptionnelles, les degrés de cohésion et de durabilité diffèrent sensiblement.
Cette divergence ne tient ni à la date récente de l’indépendance ni à la puissance apparente de l’État, mais à la manière dont s’est constitué l’espace politique lui-même : la société a-t-elle précédé l’État, ou bien le cadre politique a-t-il été imposé à une société encore inachevée dans son intégration ? C’est dans cet écart fondateur que résident les racines de la fragilité de certains États qui semblent achevés dans leur forme mais restent précaires dans leur profondeur historique.
Dans cette perspective, le cas algérien apparaît comme un exemple significatif d’un État né avant l’achèvement de la formation de son corps politique au sein d’un espace territorial unifié. L’Algérie contemporaine, malgré son appareil administratif et ses institutions souveraines, porte dans sa structure les traces d’une genèse issue non d’un long processus interne, mais d’une recomposition externe ayant imposé la carte avant son intériorisation sociale. Dès lors, la question de la stabilité ne peut être comprise qu’en revenant au moment fondateur : comment cet État s’est-il constitué et sur quelle base historique et sociale ?
Pour éclairer cette perspective, la comparaison avec l’Allemagne et l’Italie s’avère instructive, non comme modèles normatifs, mais comme instruments analytiques révélant la différence entre un État dont l’unification politique consacre un long processus social et un État imposé comme cadre politique avant la maturation historique de sa société.
L’Italie s’unifie en 1861 après un long processus de formation d’un espace linguistique et culturel commun et d’interactions économiques et institutionnelles entre villes, principautés et entités locales, précédé de siècles d’accumulation sociale.
Malgré les divisions politiques de la péninsule aux époques médiévale et moderne, la société italienne avait acquis une cohérence historique antérieure à l’unification, les liens culturels, linguistiques et économiques précédant l’État central.
De même, l’unification allemande en 1871 intervient après une série de guerres et de conflits menés par des forces locales à l’intérieur d’un espace doté d’une relative homogénéité linguistique et culturelle ainsi que de structures économiques et institutionnelles préexistantes. L’État allemand unifié naît ainsi d’un tissu social déjà constitué ayant connu un long développement organisationnel avant la proclamation impériale.
Dans ces deux cas, l’État ne surgit pas du néant et la carte politique n’est pas imposée à une société incohérente : l’unification vient clore un long processus historique où la société précède l’État et la mémoire précède la frontière. Cette distinction permet d’éviter la confusion entre l’État tardivement unifié et l’État façonné par la colonisation : le premier est politiquement récent mais historiquement ancien ; le second est récent dans sa forme mais dépourvu d’enracinement historique, l’État y précédant la société et les frontières y étant tracées avant d’être socialement intériorisées. Sous cet angle, l’Algérie peut être analysée comme un cas paradigmatique d’État façonné par la colonisation, non dans une perspective polémique mais du point de vue de l’histoire structurelle de la formation étatique.
Avant 1516, l’espace maghrébin occidental constituait un champ politique ouvert dominé par des dynasties marocaines successives et des réseaux commerciaux et religieux transsahariens. Avec l’arrivée des Ottomans en 1516 et la formation de la Régence d’Alger, il ne se crée pas un État territorial moderne au sens européen mais un pouvoir côtier maritime limité, dont l’autorité effective demeure confinée aux villes littorales et à quelques axes environnants, sans contrôle continu sur l’intérieur ni sur le Sahara. Les hauts plateaux et les régions sahariennes continuent d’être régis par des logiques tribales, spirituelles et commerciales, reliées par les zaouïas et les routes caravanières à d’autres espaces politiques davantage qu’à l’autorité côtière d’Alger.
En 1830, lorsque les forces françaises débarquent à Sidi-Fredj et occupent Alger, elles ne renversent pas un État national unifié aux frontières définies, mais prennent la capitale d’une régence ottomane territorialement fragile. Ce qui suit n’est pas une occupation passagère mais un processus de construction étatique à partir de zéro. Entre 1830 et 1847, l’essentiel du contrôle de l’intérieur est acquis, tandis que la sécurisation des marges et des zones sahariennes se poursuit progressivement durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle.
L’unification du territoire qui deviendra l’Algérie est ainsi le produit d’une puissance coloniale extérieure et non d’un processus interne comparable à celui de l’Allemagne ou de l’Italie.
La transformation la plus profonde intervient toutefois avec la redéfinition même de l’espace territorial : dès le début du XXᵉ siècle, dans le cadre d’un projet impérial visant à constituer une « grande Algérie » et à relier l’Afrique du Nord à sa profondeur africaine, l’administration française met en place des dispositifs administratifs successifs, dont l’organisation des Territoires du Sud en 1902, annexant de vastes étendues sahariennes à l’Algérie coloniale.
Dans ce contexte, l’exemple du Sahara oriental marocain illustre la nature de cette fondation. Les régions de Béchar et de Tindouf et leurs réseaux tribaux relevaient historiquement du Maroc à travers des liens d’allégeance, d’autorité religieuse et judiciaire et des circuits commerciaux transsahariens.
L’établissement du protectorat sur le Maroc en 1912 permit toutefois à la France de recomposer l’espace sans tenir compte des continuités historiques : ces territoires furent séparés puis rattachés administrativement à l’Algérie française entre 1912 et 1934. Lorsque le Maroc accède à l’indépendance en 1956 puis l’Algérie en 1962, ces frontières ne sont pas rouvertes à la discussion historique mais entérinées selon le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation (uti possidetis juris).
Il en résulte une contradiction fondatrice : l’État algérien indépendant hérite de l’ensemble du territoire tracé par la France, y compris de régions qui n’avaient jamais appartenu à son histoire politique avant 1830, tandis que les États voisins se trouvent face à des frontières ne reflétant pas les continuités historiques antérieures.
La guerre des Sables de 1963 constitue la première manifestation politico-militaire de cette tension.
À ce fondement territorial externe s’ajoute la question de l’hétérogénéité interne comme facteur structurel aggravant, non pas simplement en raison de la diversité culturelle, mais du fait de l’agrégation de sociétés issues de trajectoires historiques distinctes.
L’espace algérien moderne réunit en effet des communautés aux parcours historiques différenciés : sociétés oasiennes telles que le Mzab dotées de traditions d’autonomie locale et d’organisation religieuse spécifique, populations de Kabylie historiquement structurées selon des formes d’organisation indépendantes du pouvoir central, et régions sahariennes méridionales longtemps reliées à d’autres espaces politiques du Sahel africain.
Ce pluralisme n’est pas seulement culturel : il correspond à l’assemblage de sociétés à référents politiques divergents au sein d’un même État avant l’achèvement d’un processus historique prolongé d’intégration, si bien que l’unité repose davantage sur la régulation administrative et sécuritaire que sur une interaction politique cumulative génératrice d’un sentiment d’intégration durable.
Cette complexité est accentuée par la dimension saharienne : le Sahara représente près de 80 % du territoire algérien, vaste espace faiblement peuplé dont l’histoire socio-économique diffère radicalement de celle du Nord. Cet ensemble n’est pas le résultat d’une expansion progressive d’un État préexistant mais d’une décision coloniale, ce qui a fait du Sahara, dans l’État national, un espace à fonction d’abord stratégique et sécuritaire plutôt qu’un territoire pleinement intégré à la structure socio-politique.
Un tel mode de formation conduit à une conséquence structurelle : l’État constitué comme produit d’une volonté externe plutôt que comme aboutissement d’une dynamique interne tend à remplir une fonction dépassant la société qu’il gouverne. Dans la littérature politique, cette configuration se rapproche de la notion d’« État fonctionnel ».
Le comportement extérieur et les relations régionales deviennent alors partie intégrante de sa structure, et non de simples choix diplomatiques contingents. Les tensions permanentes, la polarisation et la prolongation des conflits peuvent ainsi être interprétées comme des mécanismes contribuant à maintenir l’État dans sa position fonctionnelle et à différer l’émergence d’un État pleinement intégré dans son environnement régional.
À ces déterminants s’ajoute un facteur politico-économique majeur : la nature rentière de l’État. Les revenus pétroliers et gaziers ont permis, depuis les années 1970, de compenser une partie des fragilités structurelles par l’achat de temps politique plutôt que par la consolidation d’un contrat social productif.
La rente a offert une capacité conjoncturelle d’absorption des tensions et de maintien de la cohésion, mais elle a aussi entravé l’émergence d’un pacte fondé sur la fiscalité, la responsabilité et la production. L’Algérie n’a ainsi pas échappé à la logique de la « malédiction des ressources » , où la richesse naturelle devient un substitut à la construction institutionnelle.
L’État rentier peut paraître stable à court terme et durable en apparence, mais il demeure structurellement suspendu à la volatilité des marchés mondiaux plutôt qu’à la solidité de ses institutions ou à l’intégration de sa société politique.
La fragilité ne tient pas seulement à l’origine coloniale ni à l’hétérogénéité sociale : elle se manifeste aussi dans la crise de gouvernance, de légitimité et d’identité politique depuis l’indépendance.
L’État n’a pas pleinement réussi à passer d’une légitimité révolutionnaire conjoncturelle à une légitimité institutionnelle stabilisée. La révolution est ainsi devenue non seulement un événement fondateur mais une source permanente de légitimation, faute d’un socle étatique historique antérieur susceptible de remplir cette fonction.
Comme l’a montré Max Weber, le monopole de la violence légitime ne suffit pas à fonder un État stable sans une légitimité reconnue et enracinée dans la conscience collective.
Les États issus de contextes coloniaux disposent d’une légitimité juridique et internationale mais manquent d’une légitimité historique cumulative ; ils tendent alors à recourir à la légitimité charismatique comme substitut durable. En Algérie, cette dynamique a freiné la consolidation d’une légitimité légale-rationnelle. Dans ce cadre, le rôle central de l’institution militaire apparaît déterminant : depuis 1962, la relation entre pouvoir civil et pouvoir militaire n’a jamais été clairement institutionnalisée, ce dernier demeurant un acteur décisif dans la production du pouvoir et la régulation du champ politique, héritant de sa participation à la guerre de libération une position structurante durable.
Selon Charles Tilly, l’État moderne résulte de longs conflits internes ayant permis l’unification territoriale, la construction d’un appareil administratif et fiscal et la subordination des pouvoirs locaux. En Allemagne et en Italie, ce processus fut interne et mené par des forces locales au sein d’une société déjà constituée. Dans le cas algérien, il fut largement accompli par procuration, via la puissance coloniale, produisant un État doté d’un appareil solide mais d’un rapport externe à la société, davantage fondé sur l’administration et le contrôle que sur la représentation organique.
L’approche de Fernand Braudel rappelle enfin que les États se mesurent à la longue durée plutôt qu’à la date de leur indépendance.
L’Algérie contemporaine ne dispose pas d’une profondeur étatique antérieure au XIXᵉ siècle et s’appuie plutôt sur une mémoire politique construite après l’indépendance, comprenant la sacralisation de la carte coloniale et l’élévation de l’unité territoriale — malgré son hétérogénéité historique — au rang de principe existentiel.
Dans ce contexte, la centralité symbolique de la révolution et des martyrs peut être interprétée non seulement comme un hommage mémoriel mais comme un mécanisme collectif de compensation destiné à pallier une légitimité institutionnelle fragile. Lorsque le présent se grippe, l’investissement symbolique dans le passé s’intensifie : les chiffres, les récits et les mythes deviennent des référents sacrés, la mémoire se transformant en zone intangible et la remise en question des narrations étant perçue comme une atteinte à l’être politique lui-même.
Du point de vue de la psychologie politique, une telle configuration conduit à un schéma assimilable à une forme d’hystérie collective, dans lequel se construit une entité imaginaire plus vaste que le réel, et où se déploie un registre discursif offensif exaltant puissance et héroïsme, tout en dissimulant un sentiment chronique de fragilité et d’anxiété souveraine.
Ce phénomène se manifeste par une une forme de narcissisme collectif fondée sur l’auto-glorification, le rejet de la critique et la projection des échecs vers l’extérieur ; le voisinage devient alors un miroir projectif, et le conflit se transforme en nécessité symbolique autant qu’en option politique.
Une telle analyse ne constitue ni un jugement moral ni une prédiction d’effondrement imminent : elle vise à décrire la configuration d’un État administrativement constitué mais historiquement suspendu.
L’histoire enseigne — lorsqu’elle est lue avec la rigueur de l’analyste plutôt qu’avec la ferveur du polémiste — que les contradictions structurelles différées ne disparaissent pas sous l’effet des slogans et des proclamations, mais s’accumulent silencieusement jusqu’à imposer, tôt ou tard, une recomposition structurelle majeure.
Mohammed Bentalha Doukkali
Professeur de science politique à l’Université Cadi Ayyad
Directeur du Centre national d’études et de recherches sur le Sahara